Dans un âge vieillissant, le Sage résolu contemple les cendres des jours révolus. Un regard sur les époques de son histoire, sur ces grands moments qui ont marqué et parfois bouleversé le monde qui
l'habite, le Plum'Art.
Les rues briques d'aujourd'hui semblent bien dépeuplées au regard de celles d'autrefois. L'effervescence d'alors semble parfois se dissoudre, une certaine accalmie progressivement a pris place,
laissant certains habitants empreints d'une surprenante mélancolie, d'autres au contraire déterminés à faire du Plum'Art ce lieu de vie qu'il a toujours été, des moments les plus précieux à
d'autres plus conflictuels. Tout cela, au final, constitue l'authenticité du lieu, et le Sage a entrepris de toujours garder cela dans la tête. Il sourit en revoyant, dans le brouillard face à lui,
les moments du passé. Il sourit du parcours qu'il a entrepris, et n'a jamais renié ces premiers moments durant lesquels il fut parfois montré du doigt.
Fort heureusement, William nPaï n'a pas le sourire jaune.
Terminant son bol de thé, William regarde l'heure au petit pendule accroché sur une vieille enseigne du Plum'Art qu'il a récupérée un jour de tempête. Il soupire en réalisant la date: 3009. Une
voix soudain le surprend:
-
Alors, vieux Sage, encore en train de contempler le massacre du temps!
Zack Morel, le patriarche, a gardé précieusement ce don dont il a fait preuve très tôt, et qui consiste à toujours apparaître aux moments les plus inattendus. William soupire, et un sourire laisse
deviner une ironie prochaine. Mais William est un Sage à présent, et il préfère laisser glisser un rire qui en dit tout autant.
Zack sourit à son tour de se voir épargné d'une remarque qu'il n'aurait pas jugée nécessaire. Mais il sait aussi que tout Sage qu’il soit, William est encore capable d'une verve comme lui seul la
possède. Finalement, les deux hommes se comprennent, et entrent simultanément dans un fou rire en réalisant qu'ils ont soudain la même pensée: ils pensent, bien sûr, à Solucide, la regrettée
Solucide, partie pour d'autres ailleurs mais dont l'âme n'est pas tout à fait effacée au sein de ce monde plum'artien. Il est vrai que chaque habitant, en son for intérieur, ne s'est pas lassé
d'imaginer un retour prochain d'une Solucide plus « so lucide » que jamais.
Les rues sont affreusement vides ce soir, la nuit tombe sous le regard angoissé d'un Tof' qui n'arrive plus à voir la Lune, cachée par les ruines des années accumulées. Il entend un son de Picoti
par la fenêtre, et ce chant lui met du baume au coeur. Il sait, comme chaque habitant, que Picoti les protège de l'éphémère. Elle se tient là, jamais très loin, reconnaissable par les ondes
joyeuses qui l'entourent, dans la complexité d'une atmosphère sur laquelle plane un Air Nama en forme de bulle-élastique. Les couleurs ne disparaissent jamais vraiment, et le son des muezzins
aziyadiens retentit encore souvent, de sorte que sur la place des Élucubrations, certaines âmes décalées se mettent à danser l’Ivaldi sans raison autre que celle d’un plaisir pulsionnel.
Sous un saule pleureur, Hosannam a l’âme chancelante. Étendue sur l’herbe folle, elle dandine de la tête en écoutant Vernon Zola sur son MP12, avant d’apercevoir dans le ciel le visage de
Blabaptiste se dessiner dans un nuage. L’apparition lui sourit, et disparaît après un rapide clin d’œil.
Au même moment, boulevard des Poésies, Rêvelin et Damien Corbet, deux garçons sans âge se contant leurs rêves, contemplent la statue en bois de Diane, sculptée par les mains délicates d’un
mystérieux inconnu dont la technique avait permis de former un nu en y appliquant les styles poétiques tels que les enjambements et les rimes féminines. Chaque fois que Diane passe devant cette
œuvre, elle ne peut s’empêcher de rougir en imaginant que peut-être, l’auteur de cette intention n’était autre que Slévich, l’homme des Sonnets.
Sa complice Maria ne peut s’empêcher de rire de ce fantasme, en faisant tourner sa robe sur elle-même, telle une toupie déjantée, et en balançant ses cheveux comme pour crypter son visage. C’est
comme ça, c’est une habitude: quand Maria Ivaldi se sent joyeuse, elle fait la toupie en chantonnant des comptines macabres, avant inévitablement de ressentir le pire des vertiges qui lui donnent
l’impression de se noyer. Le vagabond de la nuit, Eifeilo, entre deux chapitres de roman, arrive souvent au bon moment pour lui offrir une épaule. Parfois, passe non loin une ombre travaillant ses
leçons de séduction, la belle Djezabel, à la vitesse sensuelle d’une anémone de mer en cavale.
Lorsqu’il pleut dans les rues du Plum’Art, chaque habitant sait apprécier le plaisir du moment, parce qu’ils savent qu’après la pluie retentissent de plus belle les muezzins, annonçant un éclat
d’Aziyadé qui chaque fois redonne au ciel ses couleurs, aux habitants leurs désirs.
Tandis que Cyrulnik, sans cesse revenante, multiplie les conventions sur l’art-therapy, l’aire de « Jeux et défis littéraires » attire aussi souvent l’attention des habitants lorsqu’on y
entend Cally Méreaux chanter le Kamoulox.
Le Plum’Art, toujours très esthétique, a toujours banni de son sein les éléments toxiques qui entraveraient au bien-être des habitants. Et a, depuis toujours, bien compris qu’il fallait remplacer
les câbles électriques extérieurs par un fil sensible et élégant, et porteur de bonnes ondes, le fil céleste.
À la lueur d’une bougie, Le Sage a pris la plume avec une concentration sans faille, afin d’écrire à chaque habitant ses projets futurs pour le Plum’Art. Sur le mur, au-dessus de son bureau, sont
épinglés les portraits des Plum’artiens qu’il ne se lasse jamais de regarder.
Il glisse un sourire:
- Après tout, nous ne sommes qu’en 3009.
(à suivre)